Elle l'aimait. De tout son c½ur, oui elle l'aimait. Amoureuse folle, passionnée, le vrai amour. Et comme n'importe qui, elle croyait ce sentiment immortel. Mais même si, lors de cette merveilleuse soirée où vous étiez pourtant arrivée seul et que vous l'aviez trouvée dans la même situation que vous, mais alors que vous croyiez encore que l'amour sera éternel, jamais il ne le sera. Jour après jour il s'estompe, il s'évapore jusqu'à ce qu'il n'en reste que des nuages d'espérance, de frustration et de souvenirs. C'est alors que la pluie tombe, que les nuages soufflent jusqu'à nous engloutir dans leur ouragan... Terminé, dévasté.
Pour elle, la tempête était loin, mais elle l'appréhendait plus que n'importe quoi. Elle ne voulait pas l'affronter, craignant que cela ne la marque éternellement. Pourtant, Laurence ne s'était toujours pas décidée a le quitter. Depuis le début de son adolescence jusqu'à maintenant, le début de sa vie adulte, il avait tout représenté; l'amitié, la famille et surtout... l'amour. Il faut avouer qu'elle ne voulait pas se retrouver seule, il y avait tant d'année qu'elle ne l'avait pas été qu'elle craignait de ne plus savoir comment vivre de cette manière.
Plusieurs semaines durant, son c½ur fut déchiré par l'indécision. Parfois elle se disait que si elle y réfléchissait ainsi, c'était parce qu'elle ne l'aimait plus vraiment, que tous deux seraient mieux dans une relation amicale. Tandis que d'autres fois, elle croyait ne pouvoir vivre sans lui et croyait qu'il était réellement l'homme de sa vie. Malheureusement, il est plutôt difficile de juger l'amour. Jamais il n'y a de réponse exacte. On dit souvent qu'il faut suivre notre c½ur; mais celui-ci étant très capricieux, souvent il s'amuse à cacher la meilleure solution derrière un mur de brume, un mur de crainte et d'envie.
La réponse lui vint lors d'une des rares nuits où elle dormit profondément. Comme le dicton le dit si bien : la nuit porte conseil.
Elle se trouvait sur une falaise, prête à tomber. Mais elle ignorait s'il valait mieux rebrousser chemin ou sauter. Le haut de son corps tendu, penché au-dessus de l'océan et le reste de son corps bien campé au sol, elle ne bougeait point. Lorsqu'un fantôme, ou esprit, apparut devant elle, Laurence leva la tête. Impassible, il lui dit, sans même ouvrir la bouche, qu'elle avait le droit de lui poser les questions qui la tourmentaient, il lui donnerait les réponses recherchées. Laurence, sans bouger et en le regardant droit dans les yeux, posa les questions sans réfléchir, comme si elle les avait répétées toute sa vie.
« Combien y a-t-il d'hommes sur terre qui, si je les rencontrais, m'aimeraient à en mourir? »
Elle-même fut surprise de son ton fort monotone.
« Un », répondit l'esprit, implacable.
Toujours aussi naturellement, elle continua.
« Fait-il partie de ma vie ou tout du moins, le fera-t-il bientôt? »
« Oui », souffla l'esprit. Si elle n'avait pas attendu de réponse, Laurence aurait cru que ce n'était qu'un souffle de vent. L'esprit commençait d'ailleurs à se perdre dans le doux vent, il ne tarderait pas à disparaître. Laurence comprit que son temps, et ses questions, étaient comptés.
« L'aimerai-je tout autant? »
« Oui! »
« Et de combien d'autres pourrai-je être amoureuse? »
« Aucun », chuchota l'esprit, mettant fin à la conversation. Laurence le regarda disparaître avec le vent marin.
Satisfaite, elle balança son corps vers le bas, elle se laissa tomber. Elle ne ressentait rien si ce n'était que le vent qui déclencha en elle des frissons. Bientôt, elle serait avec l'amour de sa vie et ce pour l'éternité. L'amour cesserait enfin de la tourmenter.
Elle se réveilla avec un sourire aux lèvres, se rendant compte que la fenêtre de sa chambre était ouverte. Un vent familier la fit frissonner.
Quelques jours plus tard, elle redevint célibataire. Son copain, ou plutôt ex-copain, n'y comprit rien. Il l'aimait tant et avait jusque-là cru que c'était réciproque. Plusieurs mois durant, il lui tourna autour, la suppliant de le reprendre, mais elle resta sourde à sa souffrance. Lorsqu'il se trouva une autre copine, qu'il n'aimait d'ailleurs pas autant que Laurence, cela ne la dérangea point. Ce fut à ce moment que son ex-copain comprit qu'elle avait vraiment tourné la page, bien qu'il ne sache pas pourquoi. Il la tourna donc à son tour.
La première année, Laurence s'arrêtait pour regarder chaque homme, le détailler en se demandant si ce pourrait être lui. Elle souriait sans cesse, les yeux pétillants, croyant réellement le rencontrer du jour au lendemain.
La deuxième année, elle fit semblant d'être optimiste. Bien qu'elle continuât de rire et sourire, une voix en elle commençait à se poser des questions.
La troisième année, elle cessa peu à peu de rire et de sourire, tentant toujours d'afficher une humeur moyenne. Mais au fond d'elle, la voix pleurait, criait, désespérait...
La quatrième année, elle ne se retint plus. Elle gardait toujours le même visage devant tout le monde; un visage inexpressif, des yeux qui avaient trop pleuré et une voix qui en avait assez de crier. Les gens l'évitaient, la morosité étant contagieuse.
L'automne, cinq ans plus tard, Laurence se remit a vivre un peu plus normalement, même si elle restait toujours aussi maussade. Évidemment, ce fut à ce moment précis qu'elle le revit, comme dans un rêve cinq ans plus tôt. Sauf que cette fois, ce fut plutôt un cauchemar.
Elle revoyait encore la même falaise que quelques années plus tôt, mais cette fois-ci, elle était en bas. Dans l'eau. Les vagues tentaient de l'engloutir, mais elle résistait. Lui, il se trouvait au même endroit mais cette fois il la regardait de haut, impassible.
« M'aime-t-il encore, l'homme de ma vie ? » cria-t-elle par-dessus le tumulte.
« Non! »
« Y en aura-t-il jamais un autre ? »
« Non ! »
Elle éclata pour de bon, la voix sortit, criant, pleurant, désespérée.
« C'était un mensonge, tout ce que vous m'avez raconté. Il n'est jamais venu, il n'a jamais existé. Je souriais autrefois, maintenant je ne fais que pleurer. Je riais avant, maintenant je crie. Je ne fais même plus attention à moi, plus rien ne m'importe, je ne sais plus comment vivre. Tout cela, à cause de vous! Pourquoi? »
« Lorsqu'il était à tes côtés, il te faisait sourire chaque minute, tu riais sans cesse avec lui, souviens-toi. Il t'aimait comme tu étais et pour rien au monde il ne voulait qu'il t'arrive malheur. Tu l'as repoussé, tu as désiré qu'il sorte de ta vie. C'est toi-même qui t'as menti.
Laurence fut scandalisé par cette triste et cruelle vérité, elle ne pouvait que reconnaître qu'il avait raison. Immobile, elle pleurait et criait, sans larmes ni sons. Les vagues en profitèrent pour s'emparer d'elle, l'entraîner jusqu'au fond de la misère qu'elle s'était créée. Laurence ouvrit les yeux.
Elle quitta lentement sa chambre, pieds nus, robe de chambre.
Elle quitta silencieusement sa maison, pieds nus, robe de chambre.
Elle quitta, sans émotion, sa rue, à pied.
Elle quitta, sans regret, la ville, à pied.
Elle s'assit sur le bord d'une falaise et sans laisser de traces, elle quitta le monde.
Personne ne le sut jamais.